Jonfosse

Ce plan date de 1827, sous le Régime hollandais. Vous pouvez cliquer dessus pour l’agrandir dans une nouvelle fenêtre. L’actuelle rue Jonfosse (la flèche) y apparaît comme le chemin Tire-Bourse (l’orthographe Tirebourse est plus fréquente), du nom du fondateur, au XIIIe siècle, d’un hospice destiné aux béguines âgées ou malades issues du plus grand béguinage* de Liège, celui de Saint-Christophe.

* Un béguinage est une communauté de béguines, c’est-à-dire de femmes suivant les règles monastiques sans avoir formé leurs vœux. C’est aussi l’ensemble des habitations de la communauté.

 

L’hospice Tirebourse se trouvait au bout de l’actuelle rue Lambert, là où l’on a construit la nouvelle piscine inaugurée en 2020. Vétuste, il a été démoli en 1766. Le dessin ci-dessus, dû à J.J. Van den Berg, représente son dernier vestige, la chapelle Sainte-Marie-Madeleine, qui a survécu à la démolition. Elle a disparu avec l’installation à cet endroit d’une usine à gaz (vous en reparlerons plus loin).

* * * * *

La gestion du béguinage Saint-Christophe, dès 1796 sous le Régime français, a été confiée à l’administration des Hospices civils, laquelle décidera, dans les années 1850, vu le déclin des vocations religieuses, de lotir les terrains et de détruire les bâtiments conventuels, à l’exception de l’église.

 

Plan (un peu spécial) du béguinage Saint-Christophe dessiné par Léonard Cocq en 1806.

 

L’église Saint-Christophe et le béguinage vers 1940-50, avant les démolitions. Lithographie Bindels-Huck, © KIK-IRPA Bruxelles.

 

Ce plan date de 1860 (cliquez dessus pour l’agrandir dans une nouvelle fenêtre). Repérez les voiries créées à la suite du lotissement des terrains du béguinage Saint-Christophe, dont les rues Lambert-le-Bègue* (1856), Trappé** (1857) et Stéphany***, ainsi que la place des Béguinages**** (1857).

* Lambert le Bègue : prêtre du XIIe siècle, initiateur présumé du béguinage Saint-Christophe dans ce quartier de Liège.
** Le baron Jean Herman de Trappé (1760-1832) : poète et écrivain liégeois, bienfaiteur des hospices.
*** Jean-Pierre-Renier Stéphany (1717-1817) : religieux, bibliothécaire et chroniqueur liégeois.
**** Au pluriel, car le quartier comportait autrefois d’autres béguinages que celui de Saint-Christophe, qui est resté dans l’histoire.

La place des Béguinages en septembre 2022.
 

Remarquez, sur le plan de 1860 :

– que la voie qui monte depuis la rue Jonfosse jusqu’à l’hôpital militaire de Saint-Laurent s’appelle à l’époque la rue Basse Chevaufosse ; elle ne prendra le nom de Monulphe qu’en 1870, pour rendre hommage à l’évêque de Maastricht qui a fait bâtir un premier édifice religieux à Liège dans la seconde moitié du VIe siècle.

L’appellation « Chevaufosse » est connue pour avoir désigné des lieux où l’on utilisait des chevaux dans les galeries de charbonnage. C’est elle qui a été déformée pour devenir « Jonfosse », peut-être par analogie avec « Jonckeu », qui signifie « lieu couvert de joncs ». Autrefois, la rue Jonfosse allait d’ailleurs du Thier de la Fontaine à la rue Saint-Gilles, à la hauteur du Grand Jonckeu (actuelle rue Louvrex). Son dernier tronçon n’a reçu qu’en 1878 le nom de Charles Grandgagnage (1812-1878), linguiste connu pour son dictionnaire étymologique de la langue wallonne.

– qu’on y voit en pointillés le tracé d’un projet de rue dans le prolongement de la rue Lambert-le-Bègue, pour rejoindre la rue Saint-Gilles au niveau de la rue Louvrex. L’impasse qui sert d’amorce à cette nouvelle voie est baptisée « Tirebourse », en souvenir de cette institution historique. Imaginé dès 1857, le projet n’aboutira jamais. L’impasse est incorporée en 1873 dans la rue Lambert-le-Bègue.

– que le terme « gazomètre » figure au niveau de la rue Jonfosse. Il s’agit d’une usine qui produit du gaz de ville à partir de houille, pour assurer l’éclairage public et privé.

C’est en 1834 que le conseil communal s’est prononcé en faveur de l’usage du gaz pour éclairer la ville. En 1835, un contrat est signé avec une compagnie liégeoise qui, l’année suivante, a déjà installé un réseau de plus de 15000 mètres de tuyaux en fonte pour alimenter quatre cents lanternes publiques et de nombreux immeubles privés ou sociétés. L’usine, quant à elle, est terminée en 1837.

 

Extrait de l’almanach de la province de Liège, 1837.

 

Sur cette vue, on aperçoit l’usine à gaz de Jonfosse au tout début du XXe siècle. L’établissement ne produira plus de gaz dès septembre 1909. Il sera bientôt transformé en sous-station de production d’électricité, vu le succès de cette nouvelle source d’énergie.

L’institut que mentionne l’intitulé de la carte est celui des sourds et aveugles (nous en reparlerons plus loin), établi au sommet de la rue Monulphe.

* * * * *

De 1869 à 1877, a lieu à Liège le chantier de la petite ceinture ferroviaire, la ligne 34 reliant la gare de Vivegnis et les Guillemins. C’est dans ce cadre qu’une station est aménagée à Jonfosse en 1877. Simple halte dans les premiers temps, avant que ne soit construit en 1881 un bâtiment néoclassique en moellons de grès. Le chantier a préalablement nécessité d’importants travaux de terrassement, 4000 m³ de terre ayant dû être retirés de la colline, puis la construction d’un imposant mur de soutien pour en retenir la poussée.

 

Une reconstruction partielle de ce mur de soutènement a eu lieu en 1895 à la suite d’un éboulement. Cette photo, dont j’ignore l’origine (probablement le Musée de la Vie wallonne), aurait-elle été prise à cette occasion ?

 

La gare de Jonfosse photographiée par Jean-Théodore Servais à la fin du XIXe siècle. La rue dont elle a nécessité la création sera baptisée en 1909 du nom de Jean-Baptiste Pouplin (1767-1828), le fondateur à Liège, en 1819, d’une école pour sourds-muets. Les murs impressionnants dans les alentours de la gare sont d’anciennes fortifications datant du Régime hollandais (1815-1830), période durant laquelle vingt places fortes belges ont été renforcées à la demande des alliés vainqueurs de Napoléon. Travaux financés en partie par les Anglais et supervisés par le Duc de Wellington en personne. Remarquez à gauche une partie du gazomètre de l’usine à gaz de Jonfosse.

L’imposant bâtiment qui domine le site est l’ancienne abbaye de Saint-Laurent, devenue caserne et hôpital militaire ; au sommet de la rue Monulphe, il s’agit de Institut royal des sourds-muets et aveugles*, dans ses nouvelles installations de 1875 (architecte Émile Demany).

* Cette appellation est celle adoptée en 1837 pour désigner l’école créée en 1819 par Jean-Baptiste Pouplin, après que son fils Clément ait ajouté une section pour jeunes aveugles. Le titre « royal » a été accordé en 1829 par le roi des Pays-Bas Guillaume Ier. L’institution, qui a d’abord été installée rue Souverain-Pont puis rue des Clarisses, a déménagé rue Agimont en 1839, avant de bénéficier des bâtiments de la rue Monulphe, spécialement construits pour elle dès 1875.

 

Carte postée en 1908.

 

Carte colorisée du début du XXe siècle ▲ et photo de 2022 ▼

Dans ce tronçon de la rue Pouplin, deux des maisons de gauche sont de style Art déco. Le quartier s’est fortement urbanisé dès les années 1920. À droite, le bâtiment en béton est une sous-station électrique construite en 2003 (maître d’œuvre : Élia / bureau d’architecture : Dethier et associés).

 

Le texte de cette carte postale rappelle que les ouvrages fortifiés, dans les alentours de la gare, dateraient du Régime hollandais.

En 2022 :

Les bâtiment de droite sont ceux de l’ICADI, l’institut de la Construction, des Arts décoratifs et industriels (implantation Jonfosse).

La gare de Jonfosse se trouve entre deux tunnels. Celui que l’on voit sur la carte postale ancienne et la photo ci-dessus est le tunnel Saint-Martin, long de 624 mètres, creusé de 1870 à 1874, en provenance du Cadran, près de la gare du Palais rebaptisée gare Liège-Saint-Lambert en 2018.

L’autre est le tunnel Saint-Gilles (645 mètres), réalisé de 1869 à 1873, que voici en 1973 et 2022 :

 

Document des années 1780 représentant le creusement du tunnel Saint-Gilles. Le travail, à l’époque, est effectué à la main, à la pelle, à la barre de mine et à la brouette, sans l’aide machines.

https://histoiresdeliege.files.wordpress.com/2022/09/journee-du-patrimoine-sept-2017.pdf

 

Le bâtiment de la gare est agrandi au début du XXe siècle, probablement parce qu’un vaste projet d’urbanisation est prévu dans le quartier, avec une nouvelle percée vers le Pont d’Avroy, ce qui n’a jamais été réalisé.

De nos jours :

 

La gare en 1930. Cette année-là, le bâtiment voyageurs est délaissé par la SNCB et accueille les Archives de l’État. C’est à cette occasion qu’il est augmenté d’un étage de chaque côté de l’entrée principale.

 

Les Archives de l’État à Liège en 1973 ; le bâtiment conservera cette fonction jusqu’en 1988, date à laquelle le dépôt sera transféré à Cointe. Je l’ai beaucoup fréquenté durant l’année scolaire 1966-67, quand je réalisais mon mémoire historique de fin d’études.

 

En 1996, les lieux sont transformés en un lieu culturel baptisé la Soundstation, qui comporte un café, restaurant, une salle de spectacle, un studio d’enregistrement et des salles d’exposition. Cet endroit polyvalent sera fermé en 2008.

 

Photo de 2009. Les bâtiments sont abandonnés et vandalisés. Les quais de la gare sont opérationnels mais peu accueillants.

 

L’environnement de l’arrêt a changé, comme en témoigne cette photo prise en septembre 2022 du côté des quais.

 

En 2012, le bâtiment est racheté par de jeunes entrepreneurs, qui vont transformer les lieux en un ensemble de kots pour étudiants. Il se compose depuis 2015 d’une soixantaine de studios de 20 à 45 m². Chaque logement est équipé d’une salle de bains, d’une cuisine privative et du réseau wi-fi haut-débit. Le lieu dispose de plusieurs espaces communs tels une salle d’études, un salon cinéma, une grande cuisine commune, un espace de jeux et une buanderie.

 

L’appellation de l’arrêt ferroviaire a été modifiée en septembre 2018. Liège-Jonfosse est devenu Liège-Carré, pour insister sur le fait que cette station est à moins de dix minutes à pied du quartier du même nom, près du boulevard d’Avroy.

 

Dès 2019, Infrabel a profité des vacances scolaires, plusieurs années de suite, pour réaliser d’importants travaux concernant l’amélioration des voies, le renouvellement de la caténaire, la remise à neuf des quais et la sécurité des tunnels.

De nos jours :

 

La rue Jonfosse

 
L’école normale et moyenne de Jonfosse dans les années 1930.

C’est en 1898 que la Ville envisage d’établir une école dans le quartier. Il faut d’abord niveler le terrain et se débarrasser d’un mur quasi en ruines limitant la propriété de l’ancienne abbaye de Saint-Laurent, ce qui est chose faite en 1910. La première pierre de l’établissement scolaire, écoles primaire et moyenne au départ, a été posée en 1913. La première rentrée scolaire dans des locaux inachevés, en 1914, a été perturbée à la suite de la déclaration de la Première Guerre mondiale.

De nos jours :

 

Le 11 janvier 1945, une bombe volante dite V1 est tombée à la jonction des rues Grandgagnage et Jonfosse.

 

Les immeubles sinistrés par le V1 de 1945.

Le même endroit de nos jours :

 

Au 72 de la rue Jonfosse, ce bâtiment a été édifié en 1896 pour la manufacture d’armes de chasse Raick frères, fondée en 1807. La photo date de 2004.

 

Aux 58-64, cet établissement de style moderniste, aux briques jaunâtres, a été édifié de 1939 à 1947 (interruption du chantier pendant la guerre), d’après les plans de l’architecte Joseph Moutschen. Il a servi, au départ, sous le nom de clinique Seeliger*, à la Société mutuelle des administrations publiques, , dont la préoccupation essentielle était les soins nécessaires aux accidentés du travail et aux enfants des écoles communales. Racheté en 1987 par l’association pour aveugles et malvoyants « La Lumière », il a été réhabilité en 2002 en logements et bureaux pour le Fonds du logement des familles nombreuses de Wallonie.

* Jules Seeliger (1871-1928) était un politicien socialiste. Docteur en sciences sociales et en droit, il a exercé comme avocat, avant de devenir échevin de la ville de Liège et sénateur. C’est lui qui a fondé la société « La Maison Liégeoise » (habitations sociales).

 

La piscine de Jonfosse a été inaugurée en janvier 2020, après trois années de travaux. Elle est l’œuvre de l’architecte Henri Garcia et du bureau d’étude Greisch.

 

Le chantier de la piscine. Remarquez le bâtiment marqué d’une flèche. On le retrouve sur la photo qui suit, prise en 1993 :

À l’emplacement de ce parking à ciel ouvert, se trouvait autrefois une partie de l’usine à gaz dont nous avons parlé plus haut. C’est là aussi que la Ville a installé par la suite les bureaux de sa régie du gaz et de l’électricité :

Ces façades s’alignaient là où se dressent les trois arbres sur cette photo de la rue Jonfosse en mai 2017 :

Préparatoirement au chantier de la piscine, les immeubles du côté impair de la rue Stéphany sont en cours de démolition.

Ces démolitions vues en juillet 2017 depuis la rue Lambert-le-Bègue.

 

Le site de la future piscine de Jonfosse.

 

La dernier tronçon de la rue Lambert-le-Bègue en 1986 ▲ et en 2022 ▼

Remarquez qu’un des anciens bâtiments de l’ancienne régie a été récupéré par le collège Saint-Servais, auquel il attenait. Acquisition en 1994 et transformations de 2002 à 2004.

 

Revenons-en à la rue Jonfosse, très étroite de la rue Stéphany à la rue Joseph Jaspar :

 

Découvrons ce tronçon en nous rendant à son début, du côté du Thier de la Fontaine :

Le cirque d’hiver* (ou cirque des variétés), sur une carte postée en 1905.

* Monument emblématique liégeois, édifié en 1853, qui a connu diverses affectations : cirque permanent, école d’équitation, salle de spectacle et garage.

 

Le même endroit au début des années 1990. À gauche, commence la rue Lambert-le-Bègue. La rue Joseph Jaspar*, dont les immeubles vont être détruits, conduit au début de la rue Jonfosse.

* Joseph Jaspar (1835-1899), connu dans le monde de l’industrie électrique, a établi ses ateliers rue Jonfosse. La rue porte son nom depuis 1932.

 

Autre photo du début des années 1990. À gauche, rue Lambert-le-Bègue, il s’agit de l’ancien bâtiment de l’Onem, en attente de démolition. Dans le fond à droite, on perçoit les premières maisons de la rue Jonfosse.

 

Photo de 2022. La flèche désigne le n°6 de la rue Jonfosse, première maison de cette artère. Le cirque d’hiver, modernisé, est un parking. À gauche, l’immeuble en arrondi, en harmonie avec l’ancien cirque d’hiver, existe depuis 2010. Il a été l’hôtel Jala avant d’être reconverti en une résidence-services appelée « Les Remparts ».

 

Ce tronçon présente un ensemble homogène de maisons néo-classiques, en briques et calcaire, construites au milieu et dans la deuxième moitié du XIXe siècle.

 

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2 commentaires sur “Jonfosse

  1. Toujours un grand coup de cœur en découvrant les photos et les articles bien documentés. Merci encore et toujours pour votre capacité à nous reconnecter encore et encore aux racines historiques de notre cité tellement défigurée pour l’instant!

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  2. Cher Monsieur Warzée,

    Une nouvelle fois toute notre reconnaissance pour vos investigations si éclairantes des heurs et malheurs de la Cité ardente, de sa géographie fine, de son architecture (ou trop souvent de son absence d’architecture et de véritable politique urbanistique), de ses rues où se déroulèrent nos enfances et, parfois, l’essentiel de nos vies.

    Décidément, il faudrait penser, le moment venu, à rassembler toute votre riche documentation assortie de vos éclaircissements pertinents, en un seul ouvrage. Nombreux seraient les lecteurs prêts à en payer le coût d’élaboration, d’impression, de diffusion et de distribution de cet important ouvrage qui ne manquerait pas de nous éblouir en plus de nous informer. Il ne faudrait pas hésiter à lancer une souscription publique en ce sens sur votre site, à contacter toutes les institutions qui seraient intéressées, toutes les médiations possibles… les derniers libraires.

    Bien cordialement,

    Bernard Forthomme

    site web : bernard-forthomme.com

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